Entretien avec Samuel BISMUTH, Deputy CEO CCI EUROLAM Group
Sandy VINCENT MILARD :
Monsieur Bismuth, vous êtes directeur chez CCI Eurolam, leader européen dans la fourniture de matériaux pour la fabrication des circuits imprimés et membre du board de l’EIPC (Institut européen de la communauté des circuits imprimés). Tout le monde entend parler de tensions sur le marché de l’approvisionnement des PCB. Pourriez-vous partager avec nous votre analyse de la situation actuelle ?
Bonjour. En effet, nous constatons une tension importante sur de nombreux composants critiques entrant dans la fabrication des circuits imprimés, avec des causes profondes tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Les stratifiés cuivrés, substrats de base pour la fabrication des circuits imprimés, ainsi que leurs principaux constituants (tissus de verre, notamment l’e-glass, feuillards de cuivre et résines) sont particulièrement impactés par la saturation des capacités de production et l’augmentation des coûts.
Le principal responsable désigné est l’IA, qui accapare une part croissante des capacités de production. L’IA ce ne sont pas uniquement des puces Nvidia ultra-puissantes ; c’est aussi une multiplication par 10 à 15 de la consommation de substrats PCB par serveur, tout en concentrant la demande sur les matériaux les plus avancés. La TPCA (Taiwan Printed Circuit Association) estime que le taux d’utilisation des capacités mondiales de production de stratifiés a atteint 95 % au premier trimestre 2026. En conséquence, le marché bascule d’une logique d’achat vers une logique d’allocation, avec une forte inflation des prix et des coûts logistiques.
Comme l’indique l’EIPC, la pénurie actuelle n’est pas simplement liée à une augmentation de la demande ; elle résulte d’une réallocation des capacités de production mondiales vers les applications d’IA à forte valeur ajoutée. Les acteurs du marché considèrent que cette nouvelle demande n’est pas conjoncturelle mais structurelle. À titre d’exemple, EMC, le premier fabricant mondial de stratifiés pour circuits imprimés, a lancé un vaste programme d’investissement visant à doubler sa capacité de production en l’espace de deux ans.
Enfin, l’IA est aujourd’hui le principal facteur d’accélération de la demande, mais elle n’explique pas à elle seule les tensions observées. La hausse des coûts de l’énergie, qui affecte particulièrement les industries du cuivre, du verre et des matériaux composites, contribue également à renchérir durablement les coûts de fabrication tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Sandy VINCENT MILARD :
Que peut faire l’Europe dans cette conjoncture ?
L’Europe peut agir, mais il faut rester lucide : elle ne pourra pas rivaliser à court terme avec les investissements des géants américains et chinois du cloud et de l’IA, dont les programmes massifs de construction de centres de données absorbent une part croissante des capacités mondiales de production de PCB et de matériaux avancés. Elle ne pourra pas non plus reconstruire à moyen terme l’ensemble de la chaîne de valeur asiatique du circuit imprimé. En revanche, elle peut identifier ses vulnérabilités et mettre en œuvre une stratégie visant à les réduire progressivement.
L’industrie électronique entre dans une période où les capacités de production de circuits imprimés et la disponibilité des matériaux de base deviennent aussi stratégiques que celles des semi-conducteurs. Cela peut paraître une évidence, mais il est essentiel de commencer par reconnaître le circuit imprimé comme un composant stratégique à l’échelle européenne afin de pouvoir mettre en place les mécanismes de soutien, de résilience et de protection adaptés.
C’est précisément le combat mené depuis de nombreuses années par les associations industrielles européennes telles que la Global Electronics Association Europe (GEA), l’EIPC, le ZVEI en Allemagne et, en France, la Fédération de l’Électronique Française (FdEF), qui demandent inlassablement que les circuits imprimés et plus largement l’ensemble de la chaîne de valeur électronique soient intégrés à la stratégie européenne de souveraineté industrielle.
C’est aujourd’hui sous l’angle de la souveraineté, des besoins de la défense, de l’aéronautique et, plus largement, des enjeux géopolitiques actuels que les premières prises de conscience émergent. Dans cette optique, il convient également de souligner que plusieurs investissements et projets industriels sont actuellement engagés en Europe afin d’augmenter les capacités de production de circuits imprimés et de renforcer la résilience de la filière. Ces initiatives restent toutefois modestes à l’échelle du marché mondial et l’accès aux financements demeure souvent complexe, mais elles constituent néanmoins des signaux encourageants pour l’avenir.
Un autre signal positif réside dans la prise en compte du circuit imprimé dans le cadre du EU Chips Act 2.0, initiative visant à renforcer la souveraineté technologique de l’Europe en développant l’ensemble de la chaîne de valeur des semi-conducteurs et des technologies associées (IA, cloud, packaging et électronique avancée), afin de réduire les dépendances stratégiques vis-à-vis de pays tiers.
L’Europe est un géant industriel qui dispose de nombreux atouts pour développer et produire les technologies de demain. Cependant, comme l’a montré le bilan mitigé de la première version du EU Chips Act, elle peine encore à coordonner efficacement ses États membres et à agir avec l’agilité nécessaire dans un environnement mondial en évolution rapide. La prise de conscience progresse néanmoins, et les initiatives actuellement engagées montrent que l’Europe commence à reconnaître la criticité de la souveraineté électronique sur l’ensemble de la chaîne de valeur, du matériau jusqu’au système électronique final.
Sandy VINCENT MILARD :
Et en ce qui vous concerne chez CCI Eurolam ?
Depuis plus de vingt ans, le centre de gravité de l’industrie du circuit imprimé s’est progressivement déplacé vers l’Asie. Dans le contexte actuel de fortes tensions sur les matières premières et les capacités de production, de nombreux acteurs privilégient naturellement leurs marchés domestiques et leurs priorités stratégiques locales.
Chez CCI Eurolam, nous avons adapté notre stratégie en conséquence depuis de nombreuses années en construisant un réseau de distribution européen solide, fondé sur des partenariats durables avec des fournisseurs résolument engagés dans le développement du marché européen à long terme. Nous avons également investi de manière continue dans nos capacités industrielles et logistiques dédiées aux stratifiés afin d’accompagner notre croissance et de répondre aux attentes du marché européen.
Cette démarche nous place aujourd’hui dans une position qui nous permet, à notre niveau, de porter les besoins de nos clients auprès de nos partenaires industriels. Nous pouvons notamment nous appuyer sur EMC, partenaire de confiance de longue date, dont la progression continue lui permet aujourd’hui de disposer d’un poids considérable dans la sécurisation de ses approvisionnements en matières premières et de maintenir un engagement fort en faveur du marché européen.
Pour autant, il convient de rester réaliste : les tensions sur les matières de base et technologies demeurent significatives et nécessiteront encore beaucoup d’efforts et de vigilance pendant de nombreux mois. Dans ce contexte, la meilleure approche reste une communication ouverte et une anticipation raisonnée des besoins au travers de prévisions de consommation aussi fiables que possible, tout en essayant d’éviter les phénomènes de surstockage ou les comportements de panique susceptibles d’accentuer artificiellement les tensions déjà considérables du marché.